Le 5 novembre, j’ai pu m’exprimer au Andermatt Dialog dédié au thème « Reputation Management: Zentraler Erfolgsfaktor für Unternehmungen ». J’ai tenté de répondre à la question: Ne peut-on pas faire confiance aux responsables d’entreprise? Voici mon discours :

Chères entrepreneuses, chers PDG et cadres économiques, chère assemblée, oui, cette question, qui m’a été posée dans le cadre du programme d’aujourd’hui, je dois bien sûr me la poser en premier lieu à moi-même. En effet, au cours des deux dernières décennies, j’ai moi-même fondé et participé à la création d’une entreprise active dans le domaine du numérique comptant aujourd’hui plus de 200 collaborateurs et collaboratrices réparties sur six sites en Suisse.

Bien sûr, ce n’est pas à moi d’évaluer ma propre fiabilité. Mais nous pouvons volontiers nous interroger sur la fiabilité de certains PDG et présidents de conseils d’administration. La question de la fiabilité générale des grandes entreprises ou de secteurs économiques entiers ne fait guère de différence dans le débat. Car en fin de compte, les PDG et les présidents de conseils d’administration sont aussi dignes de confiance que notre système économique le permet et l’encourage.

Mais pourquoi la confiance dans les entreprises et les responsables d’entreprise présente-elle matière à discussion ? Après tout, la prospérité économique est sans précédent depuis l’après-guerre. Si l’on regarde dans le rétroviseur, l’amélioration de la qualité de vie pour de très nombreuses personnes sur cette planète est époustouflante.

L’échec de l’économie de marché moderne

Le revers de la médaille du miracle économique incroyable est toutefois une planète malmenée sur la voie d’un réchauffement désastreux. On émet toujours plus de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, on imperméabilise toujours plus de terres cultivables et la biodiversité disparaît à jamais. L’immense disparition des espèces est désormais considérée – comme le confirment diverses études scientifiques – comme la sixième extinction de masse de l’histoire de la Terre. Et tous ces effets négatifs sont principalement dus à une phase d’évolution humaine qui a commencé avec la révolution industrielle.

L’économie de marché moderne n’a manifestement pas réussi à établir des modèles d’entreprise durables sur le plan écologique mais aussi social. Et le politique n’a pas réussi à les exiger. Avec tout le respect que je vous dois, je ne fais pas confiance à « ce marché » pour résoudre les problèmes de ce monde de manière intrinsèque et sans ingérence du politique, même si, en tant qu’entrepreneur, je me sens moi-même appartenir à cette économie de marché.

Mais quelle est la raison pour laquelle l’humanité se trouve dans une situation qui menace sa propre existence, et quel est le rôle de l’économie dans cette situation ? La réponse la plus courte est que les coûts externes de l’activité économique ont été ignorés et répercutés sur la société, les autres pays ou les générations futures. Parfois par ignorance des effets en aval, mais très souvent aussi par l’influence politique ciblée de secteurs économiques entiers. Un marché véritablement libéral devrait en effet intégrer dans le prix l’ensemble des coûts liés à l’activité économique.

Les marchés qui ne sont pas obligés d’intégrer les coûts de la pollution ou les conséquences sociales des salaires précaires dans leurs produits et services sont protégés et mieux lotis que ceux qui ne reçoivent pas ces « subventions de facto ». En règle générale, ce sont les acteurs déjà installés sur le marché et qui ont établi une influence politique qui en profitent, afin que le statu quo perdure. C’est précisément ce dernier point qui fait partie de mon quotidien à Berne.

La confiance grâce à la transparence de l’impact

Ne vous méprenez pas : la recherche de coupables ne m’intéresse pas particulièrement. Notre situation actuelle est due à un échec de la société dans son ensemble. Un échec dont nous pouvons, et même devons, tirer les leçons. Car aujourd’hui, nous en savons heureusement beaucoup plus sur les relations physiques, écologiques ou sociales complexes.

Bien gérée, cette crise humaine, qui débouchera de toute façon à moyen terme sur une crise économique, peut être transformée en opportunité. La confiance par la transparence de l’impact en est la devise.

Qui parvient à mettre en œuvre la confiance de manière systémique et contraignante en retirera un jour un avantage et jouera un rôle de premier plan. Que ce soit en tant qu’entreprise ou en tant que pays tout entier.

Actuellement, d’innombrables efforts sont déjà en cours pour systématiser l’impact de l’activité économique sur l’être humain et l’environnement. Et c’est une bonne chose.

Mais comme cela est parfois fait de manière trop sportive et souvent sans soin, les gens sont menés en bateau avec le greenwashing. Le marché financier est actuellement exposé à ce reproche, d’autant plus que différentes études démontrent l’inefficacité, voire la nocivité, de produits financiers prétendument durables. La confiance est ainsi perdue. Et cela montre aussi que le projet ne peut pas et ne devrait pas être mené à bien par chaque entreprise seule. Et sans légitimation de l’Etat, il est peu probable qu’il ait un impact à grande échelle.

Plaidoyer pour comptabiliser l’impact des entreprises

Mesdames et Messieurs, c’est pourquoi je plaide pour une « comptabilité de l’impact des entreprises » obligatoire, transparente et fondée sur des preuves. A l’instar de ce que nous avons l’habitude de faire avec les finances des entreprises, les entreprises, mais aussi les pouvoirs publics, devraient un jour faire état de leur impact sur l’être humain et l’environnement de manière systématique et comparable. Une entreprise qui peut faire état d’un impact positif sur la durabilité bénéficiera d’un avantage concurrentiel. Et celle dont les comptes de durabilité sont trop négatifs doit déposer son bilan. En fait, c’est une conséquence logique de la responsabilité sociale des entreprises.

Vous objecterez sans doute à juste titre qu’avec la loi sur le CO2, l’approche libérale de l’internalisation des coûts du changement climatique a échoué. Et vous avez raison En tant que pays riche et innovant, nous avons perdu la face avec ce résultat aléatoire dans les urnes. La méga-tendance du développement durable ne sera pas freinée pour autant. L’internalisation des coûts nous sera simplement imposée par d’autres forces plus importantes, comme l’UE.

Trois gros atouts

C’est pourquoi la question de l’impact et de sa déclaration reste aiguë. Pour un pays comme la Suisse, je vois un énorme potentiel. Et je suis convaincu que nous avons trois gros atouts en main :

  • Premièrement, il y a les connaissances et l’expérience en matière de durabilité. Il y a plus de cent ans, la Suisse a été plus prévoyante que tous les autres pays et a inscrit l’exploitation durable des forêts dans la loi. Dans le domaine de la construction, la Suisse est l’un des pays les plus avancés sur le plan technologique. La Suisse joue en première ligue en tant que pays des plus innovants – avec une place industrielle enviable, son système de formation et ses hautes écoles.
  • Deuxièmement, en tant que pays de services avec peu de grandes industries lourdes, nous pouvons nous permettre de porter un regard scientifique plus détendu et donc plus honnête sur la mesure de la durabilité basée sur des preuves. Dans l’UE, ce sont par exemple les pays à forte intensité nucléaire ou d’industrie du bois qui politisent le méga-projet de taxonomie de la durabilité et mettent ainsi en danger le projet dans son ensemble. Et parce que nous vivons en Suisse une culture législative basée sur des principes, nous parviendrons probablement aussi à une mise en œuvre moins bureaucratique que l’UE, par exemple.
  • Troisièmement, nous avons, avec l’une des plus grandes places financières du monde, un secteur qui ne pourra de toute façon pas éviter d’identifier les investissements durables comme étant dignes de confiance s’il veut réaliser son ambition de leadership sur ce marché. Le fait que la Suisse ait créé un atout technico-réglementaire avec l’adaptation de la loi pour des conditions-cadres attrayantes en matière de blockchain devrait également jouer en notre faveur. La technologie de la blockchain a ceci de beau qu’elle permet de « matérialiser » la confiance de manière systématique et sans intermédiaire. Et donc aussi de manière évolutive. C’est une condition absolument nécessaire pour une comptabilité d’impact qui, dans l’idéal, s’agrège automatiquement tout au long des chaînes d’approvisionnement jusqu’au niveau du produit.

De l’économie fossile à usage unique à l’économie circulaire renouvelable

Mesdames, Messieurs, je crois en la force des entreprises pour passer d’une économie fossile à usage unique à une économie circulaire renouvelable. Et je suis prêt à faire confiance. Si les secteurs économiques s’engagent en faveur d’une définition de la durabilité et de normes minimales contraignantes, fondées sur des preuves et donc non motivées par des considérations politiques, et qu’elles offrent un soutien à la mise en oeuvre. Il sera alors plus facile de faire confiance aux PDG et aux présidents de conseil d’administration en personne.